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Être né quelque part

Ariège Demandeurs d'asile © MI/SG/Dicom/F.Pellier
18 décembre 2015

Le centre d’accueil des demandeurs d’asile de Carla-Bayle


« La France est une terre d’immigration et une terre d’asile. Elle doit le demeurer : les pays refermés sur eux-mêmes sont condamnés au déclin », a rappelé Bernard Cazeneuve. La loi sur la réforme de l’asile adoptée par l’Assemblée nationale le 15 juillet 2015 prévoit de renforcer les garanties des personnes ayant besoin d’une protection internationale et de statuer plus rapidement sur les demandes d’asile. En Ariège, le centre d’accueil des demandeurs d’asile (CADA) du Carla-Bayle est implanté au cœur du quotidien des villageois depuis 1998.

Les rendez-vous de l’espoir

Le long chemin semé d’embûches des réfugiés politiques est souvent motivé par des persécutions de masse, guerres civiles ou encore des menaces. Jean-Paul était éleveur de bétail dans un village du Darfour, région de l’ouest du Soudan. Depuis le début de la guerre civile en 2003, les forces gouvernementales soudanaises effectuent des rafles de jeunes dans les villages africains « rebelles »  pour en faire des soldats. À 19 ans Jean-Paul est envoyé dans un camp d’entraînement pendant deux ans. Entre tortures et privation de nourriture, on lui apprend à manier les armes pour aller se battre contre ses compatriotes des villages africains. Au terme de la « formation », il obtient 24 heures de permission pour faire ses adieux à sa mère. Il quitte alors immédiatement la région pour Khartoum, la capitale, où des amis l’aideront à arriver en Libye par le biais d’un passeur. Il y travaille le temps de réunir l’argent nécessaire et payer le passage en Méditerranée, puis embarque sur un zodiac avec 170 autres migrants. Trois heures de traversée, lui dit-on. Ce sera beaucoup plus en réalité et la moitié des passagers finiront poussés à l’eau au cours du trajet. Jean Paul arrive en France où il souhaite demander l’asile, craignant d’être persécuté au Soudan à cause de ses origines Fours. Au bureau des étrangers de la préfecture de Foix, Jean-Paul obtient de l’aide pour fixer un rendez-vous à la préfecture de région à Toulouse, où il doit déposer sa demande d’asile. « Il a ensuite rendez-vous à l’ OFII , qui va prioriser et orienter l’accueil des demandeurs en fonction de leur situation familiale et état de santé », explique Sandra Bonnaure, responsable du service des politiques sociales à la direction départementale de la cohésion sociale et de la protection des populations (DDCS) de l’Ariège. « L’orientation effective est faite par la DDCS 31 au titre de la région ». C’est ainsi que Jean-Paul se retrouve au CADA de l’Ariège. Il monte un dossier de demande de statut de réfugié, qu’il devra défendre à l’OFPRA, en région parisienne. Si la décision de l’ OFPRA est négative, il pourra former un recours devant la CNDA . Un an s’est écoulé entre son arrivée au CADA et la décision de l’OFPRA. Jean Paul obtient un statut de réfugié politique et doit quitter le centre. Son titre de séjour lui permet de chercher du travail et un logement sur le territoire français. D’autres personnes torturées, excisées, ou enrôlées de forces, quittent leur pays, comme cette jeune fille kosovare aujourd’hui en attente d’une décision de l’OFPRA au CADA de l’Ariège, qui a été violée et battue à plusieurs reprises par les soldats de l’armée de libération du Kosovo car son père avait collaboré avec les Serbes.

Les locaux du CADA de Carla-Bayle © MI/SG/Dicom/F.Pellier

Le Carla-Bayle, village d’artiste et terre d’asile

Le Carla-Bayle est un petit village sur les collines Ariégeoise entre Toulouse et Foix. Son nom vient du philosophe et écrivain Pierre Bayle né au Carla en 1647. Défenseur des droits de l’homme et de l’ouverture sur le monde, il a insufflé l’esprit du village : aujourd’hui, la place de l’Europe, les multiples ateliers d’artistes et la présence du CADA sont le quotidien des 700 habitants, dont 100 demandeurs d’asiles ! Entre les dix petites maisons partagées et le grand parc ombragé du centre, Aurélie Entresangle, directrice adjointe du CADA décrit son environnement : « C’est un patrimoine atypique, historique, et un des seuls en milieu rural ! On accueille majoritairement des familles, qui arrivent par la terre depuis les pays des Balkans, mais aussi quelques isolés venant d’Afrique: pour eux il est très compliqué de traverser la Méditerranée avec une famille. » Les huit travailleurs sociaux du CADA sont chargés de l’accompagnement juridique, social et sanitaire des demandeurs d’asile. Les 50 enfants sont scolarisés à l’école du Carla Bayle, où un enseignant spécialisé pour l’inclusion scolaire des enfants non-francophones connaît les problématiques de l’exil et des migrations. Pour les parents, des cours de français sont organisés, des échanges de leurs savoirs, ou encore des partenariats avec des associations caritatives, sportives et agricoles. « Notre objectif est de les intégrer au milieu local associatif et de les faire aller vers l’extérieur, souligne Aurélie Entresangle. Nous essayons de créer une synergie, cela dynamise le village ». Le CADA travaille en collaboration avec la gendarmerie, mais aussi des médecins généralistes et sages-femmes libérales. « Ici, il y a environ huit naissances par an, précise la directrice adjointe. Lorsque l’on a traversé l’indicible et craint la mort, faire des enfants, c’est rester vivant ». Depuis décembre 2014, six personnes du CADA de l’Ariège ont été reconnues réfugiées. « Ce sont des familles  qui ont fui les persécutions. Ils ne reverront sans doute jamais leur village, le reste de leur famille, ne retrouveront ni leur culture, ni leur tradition ».

Floriane Boillot

OFII : Office français de l’immigration et de l’intégration
OFPRA : Office français de protection des réfugiés et apatrides
CNDA : Cours national du droit d’asile