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Retour sur une semaine inédite dans le Gard

Préfet Hugues Bousiges © MI/Pref 30

3 questions au préfet Hugues Bousiges


Vous avez pris l’initiative d’organiser une Semaine de la fraternité et du vivre ensemble dans le département du Gard. Pourquoi ?
Hugues Bousiges : Je vais approfondir votre question : pourquoi un préfet décide-t-il de prendre l’initiative de promouvoir la devise républicaine ? Est-ce le rôle d’un préfet ?

Le climat s’est dégradé avec une telle violence dans le Gard que la réponse m’a paru évidente. L’été dernier, des agressions racistes – dont l’une avec utilisation répétée d’un fusil de chasse et l’intention de tuer – ainsi que des propos xénophobes clamés en public dans plusieurs communes du département ont gravement terni l’image du Gard et attiré – à juste titre – l’attention de l’ensemble des médias nationaux et locaux.

Nous assistions ici à une apologie croissante des replis identitaires, à des manifestations violentes du rejet de l’autre. Notre pacte républicain m’a paru menacé par la montée de différents fléaux, dont le racisme est le plus intolérable. Par ailleurs, j’ai été alerté par les nombreux commentaires qui, par le biais d’internet et sous couvert d’anonymat, soutenaient et encourageaient les auteurs de ces faits en reprenant des formules rappelant les périodes les plus sombres de notre histoire. Un comité de soutien s’est même constitué tendant à faire passer l’auteur de l’acte criminel pour une victime. En réalité, le racisme s’installait de façon banale dans la sphère publique.

Cette situation ne pouvait rester sans réaction. Quelle autorité autre que le préfet, commissaire de la République, était mieux placée pour inviter les Gardois à opposer à l’image désastreuse donnée de notre département la réalité quotidienne d’un dévouement constant de milliers de bénévoles luttant – avec l’appui de l’État – en tous lieux contre les discriminations sur une terre qui a contribué – de surcroît – plus que d’autres à favoriser l’émergence de la notion de tolérance au terme de cruelles guerres de religion ?

En plus de la centaine d’associations qui ont répondu à votre appel, comment avez-vous contacté les personnalités qui ont accepté d’animer à vos côtés cette Semaine de la fraternité ?
Hugues Bousiges : C’est simple : en leur téléphonant ! Il me fallait faire venir à Nîmes des personnalités et conférenciers ayant une réelle notoriété, d’horizons différents, susceptibles d’éclairer sous les angles philosophique, institutionnel et historique les notions de fraternité et du vivre ensemble dans le monde d’aujourd’hui. Ainsi ai-je bénéficié du concours et de la présence de Lilian Thuram, qui a créé une fondation dénommée Éducation contre le racisme, de Dominique Baudis, Défenseur des droits, du grand urbaniste Roland Castro pour traiter de l’urbanisme et du vivre ensemble, de deux spécialistes du dialogue interreligieux, Malek Chebel et Christian Godin, ainsi que de Régis Debray, auteur d’un ouvrage intitulé Le Moment fraternité. Ont également participé à des tables rondes des magistrats, des historiens, des économistes, des sociologues et des professeurs de droit. Toutes ces personnes ont répondu immédiatement à mon appel, et bénévolement.

La SNCF a pris à sa charge les billets de train de ces personnalités, La Poste a émis un timbre spécial sur la base d’une mobilisation de plus de mille scolaires invités à concevoir un dessin témoignant de la fraternité. Des tee-shirts ont été imprimés, des messages lus dans tous les stades. Les bus du conseil général, qui sillonnent le département, véhiculaient des affiches comportant une adresse internet permettant d’avoir connaissance, au jour le jour, de la multitude d’initiatives prises localement dans toutes les communes du département, sans parler des annonces et reprises de presse.

Pendant une semaine, l’actualité départementale n’était ni aux mauvaises nouvelles, ni à la haine. De plus, je constate que, depuis, le mot de fraternité s’est peu à peu substitué à celui de solidarité dans de nombreux discours publics.

Bien sûr, je n’aurais pu m’engager sans l’accord du ministère de l’Intérieur, que j’ai tenu informé de cette initiative et de sa nécessité.

Quelles leçons tirez-vous de cette première en France ? Est-il envisagé de la pérenniser ?
Hugues Bousiges : Même si certains responsables associatifs émettent ce souhait, je crois qu’à situation exceptionnelle, réponse exceptionnelle. Devrait-on en quelque sorte généraliser, « banaliser » le rappel à la devise de la République ?

Le racisme et les discriminations appellent une réponse judiciaire. Elle a été forte et rapide dans le Gard, mais contestée avec violence.

Cette expérience me fait poser une question importante : jusqu’où peut aller le commentaire sur les réseaux sociaux ? Peut-on interdire l’anonymat ? Doit-on laisser s’exprimer la haine et la désinformation sans outils juridiques adaptés pour les combattre ? Un avocat de la LICRA venu dans le cadre de cette semaine évoquer cette problématique en a souligné toute la complexité dès lors qu’internet s’affranchit des frontières et qu’un accord international serait nécessaire pour introduire un code de bonne conduite accepté par tous les États et les opérateurs. Il est à craindre que ce ne soit pas pour demain…

Je veux ajouter que cette action de rappel salutaire et dynamique des valeurs républicaines n’a trouvé de contradicteurs que dans les extrêmes, ce qui légitimait cette démarche.