La gestion de crise dans les TAAF

La gestion de crise dans les TAAF © OM/TAAF

Dans les terres australes et antarctiques françaises (TAAF), l’État mène une politique de continuité territoriale qui ne souffre aucune approximation. À 12 000 km de la métropole, le moindre accroc prend rapidement une tournure dramatique. Retour sur une crise récente qui a illustré la capacité de l’administration à surmonter une situation défavorable.


14 novembre 2012 au matin : le Marion Dufresne II entame sur l’île de la Possession les premières opérations logistiques de sa troisième tournée annuelle. Le navire ravitailleur des TAAF effectue chaque année quatre rotations dans les îles subantarctiques françaises (Crozet, Kerguelen, Saint-Paul et Amsterdam) afin d’acheminer personnels, vivres, gazole, fret, nécessaires à la souveraineté française et à la recherche scientifique.

Après le ravitaillement de Pointe-Basse, le navire longe l’île en direction du site de La Pérouse, où une autre cabane scientifique doit être réapprovisionnée. Mais, à 8 h 59, le navire heurte un haut fond par bâbord avant. Le long raclement de la coque suivi du brutal coup de gîte ne laissent aucun doute : le navire a touché, sa structure est potentiellement endommagée, un diagnostic doit être établi afin de prendre les décisions nécessaires pour la sécurité des 48 marins et des 97 passagers. De longues minutes s’écoulent, qui apportent la confirmation redoutée : des compartiments sont envahis par plusieurs brèches dont il n’est pas possible de déterminer l’ampleur. L’eau pénètre dans les cales, le local sondeur, le local propulseur, ainsi que des compartiments à gazole. Face au risque de naufrage, décision est prise de rejoindre un mouillage abrité en baie du Marin, devant la base Alfred-Faure, à quelques heures de navigation de là. La rotation en cours est avortée, la rotation suivante annulée, il faut débarquer au plus vite en lieu sûr les passagers et les membres d’équipage non indispensables.

Se pose ensuite la question de la sauvegarde du navire. Si l’équipage a procédé immédiatement aux colmatages d’urgence, ceux-ci ne permettent pas de reprendre la navigation et ne rassurent pas sur la capacité du bateau à résister au gros temps qui se prépare. Vient enfin la question de l’approvisionnement et des relèves des autres districts, Kerguelen et Amsterdam, à plusieurs milliers de kilomètres. L’indisponibilité du navire provoque la rupture du « cordon ombilical » entre l’administration et ses territoires. Les personnels sur le terrain perdent d’un coup toute visibilité sur les échéances de retour et de ravitaillement, capitales pour la gestion de leur séjour.

Deux cellules de crise s’activent simultanément, l’une en métropole autour des TAAF, de l’IPEV (partenaire scientifique) et de l’armateur (CMA-CGM), l’autre à La Réunion associant aux TAAF les acteurs de l’Action de l’État en Mer. Très rapidement, un contrat d’affrètement est passé avec un navire français disponible au Cap (Afrique du Sud). Le câblier Léon Thévenin (France Télécom Marine) appareille le 16 novembre au soir avec un équipage réduit afin de faire rapatrier les nombreux passagers. Il emmène des plongeurs spécialisés dans l’inspection et les travaux d’urgence sur coque, et quinze tonnes de matériel lourd. Le Coral Sea Fos, un remorqueur basé à Maurice, se porte également auprès du Marion Dufresne II. Les deux navires arrivent à Crozet les 23 et 24 novembre suivants. L’évacuation peut débuter.

Pendant ces dix jours d’attente, la base Alfred-Faure, « capitale » de Crozet, vit une crise du logement inédite. Conçue pour 45 personnes, elle voit sa population portée d’un coup à 145. Cet afflux transforme les sujets du quotidien en défis logistiques : literie insuffisante, sanitaires sous-dimensionnés, approvisionnement en eau douce fragilisé, espaces de vie saturés. Si le temps devait se dégrader, confinant les agents dans les bâtiments, la situation deviendrait critique. Le chef du district, un commandant de police aguerri, facilite le séjour de chacun. Il favorise les sorties terrain, professionnelles ou d’oxygénation. Dès que le temps le permet, la moitié de la base est éparpillée sur l’île. Les consignes données depuis Paris par le préfet des TAAF sont claires : « rassurer les gens, éviter un suraccident » ! Une troisième cellule de crise est constituée sur place pour résoudre les difficultés qui se font jour heure après heure. Les manipulations scientifiques programmées sur Crozet sont menées à bien, la communication vers l’extérieur est encadrée, les efforts de logement sont partagés. La question des vivres frais ne pose pas de problème ; grâce au ravitaillement prévu pour les autres districts, la communauté peut supporter une longue attente.

Le 24 novembre, alors que le Marion Dufresne prend la direction du chantier naval sous surveillance de son remorqueur, 85 passagers quittent Crozet à bord du câblier. Le trajet jusqu’au Cap se déroule sans encombre, malgré la mauvaise mer. Moins de trois semaines après l’incident, chacun regagne son foyer au prix d’un programme de travail écourté ou annulé, de fortes émotions et d’une aventure humaine inédite. Les jours suivants, deux navires d’appoint affrétés en urgence par les TAAF rétablissent une chaîne logistique de fortune avec Kerguelen et Amsterdam, permettant aux derniers personnels de rejoindre leurs districts d’affectation et aux équipes sur place de poursuivre leurs missions.

Après sept semaines de réparation, le Marion Dufresne a repris ses tournées en 2013, renouant le fil de la continuité territoriale française dont la fragilité a été mise en évidence par un accident dont il faudra évidemment tirer tous les enseignements.

Passagers et membres d'équipage solidaires © OM/TAAF/S.Légeron et B.Marie