Hommage au Commissaire Emmanuel Grout, décédé à Nice le 14 juillet 2016

Hommage au Commissaire Emmanuel Grout, décédé à Nice le 14 juillet 2016
22 juillet 2016

Discours de Bernard Cazeneuve, ministre de l'Intérieur, en date du 22 juillet à Nice


Seul le prononcé fait foi

Monsieur le Préfet,

Mesdames et Messieurs les élus,

Monsieur le Directeur général de la Police nationale,

Monsieur le Directeur central de la Police aux frontières,

Mon général, commandant la région zonale de gendarmerie,

Monsieur le Directeur départemental de la Sécurité publique,

Monsieur le Directeur départemental de la Police aux frontières,

Mon colonel, commandant le groupement de gendarmerie des Alpes-Maritimes,

Monsieur le Procureur de la République,

Mesdames et Messieurs les directeurs et les chefs des services de l’Etat,

Mesdames et Messieurs les commissaires, les officiers et les agents de la Police nationale,

Chère Delphine LALLEMAND,

Chers Michèle et Jean-Claude GROUT,

Cher Xavier GROUT,

Chère Camille,

Nous voici tous réunis, aujourd’hui, pour rendre un dernier hommage à Emmanuel GROUT. Il repose, revêtu de son uniforme de commissaire de police, avec le drapeau tricolore pour linceul, comme l’avaient souhaité son père, Jean-Claude, et sa compagne, le commissaire Delphine LALLEMAND.

Une douleur extrême nous étreint tous en cet instant, un sentiment mêlé d’effroi et d’incrédulité face à l’horreur que nul n’aurait pu imaginer, l’horreur d’un attentat de masse perpétré de sang-froid, ici même, à Nice, sur la Promenade des Anglais, par un terroriste inspiré par la haine.

84 victimes innocentes ont perdu la vie au cours de cette tragédie. Le commissaire Emmanuel GROUT était l’une d’entre elles. Des enfants, des adolescents comptent également au nombre des disparus. Nous les pleurons tous, sans exception. Nous les pleurons, car ils sont nos morts.

351 personnes ont été blessées, souvent très grièvement. Parmi elles, 15 personnes, à l’heure actuelle, luttent toujours pour la vie. Pour un grand nombre d’entre elles, il y aura malheureusement de graves, de très graves séquelles. Et je n’oublie pas non plus toutes celles et ceux qui resteront longtemps traumatisés par les scènes d’horreur dont ils ont été les témoins, des scènes qui sans doute ne pourront jamais s’effacer de leur mémoire.

Aujourd’hui, nous pensons à tous ces innocents, quelles que soient leur nationalité, leurs origines et leur confession. Nous pensons à eux avec une émotion qui nous dévaste, comme nous pensons aux familles brutalement plongées dans le deuil. Nous pensons aussi à l’ensemble des Niçois, si cruellement frappés au cœur.

Aujourd’hui, nous sommes tous solidaires, dans la peine et le chagrin. Mais aussi dans la volonté de lutter jusqu’au bout contre cet ennemi qui tue nos enfants, nos parents, nos amis et nos proches.

Vendredi matin, il y a une semaine seulement, j’ai pu m’entretenir longuement avec le père d’Emmanuel GROUT et avec sa compagne, le commissaire Delphine LALLEMAND. Ce fut là un moment profondément émouvant. Vous m’avez exprimé, cher Monsieur, votre sentiment de révolte. Comment un père pourrait-il admettre que son fils ait disparu dans de telles circonstances ?

A votre fils Emmanuel, vous aviez transmis votre droiture, votre sens du service, votre courage. Vous étiez fier de lui, de son très beau parcours professionnel. Vous saviez qu’âgé seulement de 48 ans, il était appelé à exercer des responsabilités plus éminentes encore au sein de la Police nationale.

Madame le Commissaire, chère Delphine, vous aussi, vous m’avez impressionné par votre dignité, et par votre force intérieure, qui vous permet, dans l’épreuve la plus rude qui soit, de ne pas dévier, sous le choc, des valeurs que vous incarnez avec un tel sang-froid et une telle noblesse.

« Je ne demande pas vengeance », m’avez-vous dit. « Je demande la justice ».

Oui, il faut que justice vous soit rendue, que justice soit rendue à Emmanuel GROUT, et à chacune des victimes de l’attentat.

Dans le respect de nos principes républicains.

Dans le respect scrupuleux de l’Etat de droit.

Dans le respect de tout ce que précisément le terrorisme voudrait détruire, livrant nos sociétés démocratiques au fanatisme, à l’intolérance, à la violence et à la haine, bref à la désagrégation.

Le commissaire Emmanuel GROUT assumait depuis le 1er novembre 2014 les fonctions de directeur départemental adjoint de la Police aux frontières. Il prenait tout simplement votre succession, chère Delphine, tandis que l’antenne de la Police judiciaire à Nice avait la chance de vous accueillir.

Le commissaire divisionnaire Jean-Philippe NAHON et lui avaient pris leurs fonctions ensemble, et ils formaient un tandem complémentaire et solidaire. Emmanuel GROUT prenait toute sa part dans la direction et l’animation d’un service de plus de 400 fonctionnaires de police. Il avait plus particulièrement la responsabilité de l’Aéroport Nice Côte d’Azur, de loin notre deuxième plate-forme nationale après les aéroports parisiens, avec plus de 12 millions de passagers et une ouverture internationale exceptionnelle.

Mais la Police aux frontières dans les Alpes-Maritimes est également en première ligne, depuis le mois d’avril 2014, dans la lutte contre le flux exceptionnel d’immigration irrégulière que connaît le continent européen.

Cette mission délicate et essentielle, la direction départementale de la Police aux frontières l’assume avec autant de rigueur que d’humanité.

Rigueur professionnelle et humanité : voilà des mots qui peignent bien la personnalité d’Emmanuel GROUT qui incarnait sa fonction avec beaucoup d’allure, de prestance et de caractère. Toujours égal à lui-même il était calme, souriant, disponible et très réactif. Il avait du mal, comme on dit, à « décrocher ». Il était un interlocuteur particulièrement apprécié de sa hiérarchie, comme des personnels qu’il dirigeait, mais également de l’autorité judiciaire, et de ses multiples partenaires.

Tous ceux qui le connaissent appréciaient, m’ont-ils dit, son sens de l’humour, la qualité de la relation professionnelle et personnelle qu’il savait nouer mais encore sa simplicité, son humilité véritable. Il était un sportif accompli et avait particulièrement brillé comme tireur sportif.

Emmanuel GROUT était un policier de terrain, avec une vocation qui s’était manifestée très tôt.

C’est dans le Val d’Oise qu’il avait commencé sa carrière, se formant à la procédure judiciaire et au contrôle de la qualité procédurale, à la lutte contre les stupéfiants, puis contre les violences urbaines, à l’ordre public et à la sécurité routière.

Pendant deux ans, il a dirigé la BAC départementale du Val-d’Oise, avant de prendre la tête de l’unité de sécurité de proximité de la circonscription de sécurité publique d’Ermont.

En juin 2010 Emmanuel a pris, à Nice, son premier poste de commissaire, en qualité d’adjoint au chef du service de sécurité de proximité, qui compte 770 fonctionnaires de police.

Il a ainsi été responsable de la lutte contre la petite et moyenne délinquance dans la 5ème ville de France, avec l’organisation des multiples manifestations culturelles, festives, sportives qui font une partie de la réputation de cette ville au rayonnement international.

Au cœur du drame immense qui frappe la ville de Nice et la France, mais également de nombreux autres pays, la Police nationale est doublement frappée. A la douleur de la perte d’un commissaire de police remarquable, s’ajoute en effet la douleur inguérissable d’un autre commissaire de police. Et  vos deux vocations précoces pour le métier de policier s’étaient rejointes, chère Delphine, au sein de la 60ème promotion – « Préfet Maurice GRIMAUD » – de l’Ecole nationale supérieure de Police de Saint-Cyr au Mont d’Or.

A partir de cette rencontre, vous partagerez tout.

Vous obtiendrez ensemble votre première affectation dans les Alpes-Maritimes où vous reconstruisez ensemble votre vie, vous créant en six années un très solide cercle d’amis communs. Tous ceux qui vous connaissent et vous aiment, chère Delphine, n’oublieront pas le couple lumineux, solaire, que vous formiez avec Emmanuel.

Vous avez choisi, comme Emmanuel, le service de l’Etat dans ce qu’il a de plus noble et de plus exigeant.

Plus que jamais, la République a besoin de serviteurs tels que vous, chère Delphine, et tels qu’Emmanuel.

Car, en choisissant le jour de la Fête nationale pour exécuter son crime odieux, c’est bien l’ensemble de la communauté nationale que le terroriste visait. Cette communauté nationale que nous formons tous ensemble, par-delà nos différences, nos identités singulières, nos histoires individuelles. Cela porte un nom : le beau nom de République.

C’est à la République que le terroriste s’en est pris. La République du droit, des principes et des valeurs. Celle qui fait du peuple français un grand peuple, uni, libre et debout.

C’est à la Nation française que le terroriste s’en est pris. La Nation dans ses manifestations les plus concrètes, les plus quotidiennes : le simple fait de se réunir, un soir d’été, pour être ensemble, partager les mêmes réjouissances, célébrer les mêmes dates qui ont fait la grandeur de notre histoire. Cela aussi participe de notre destin commun.

Nous ne devons jamais l'oublier : si la France est attaquée, c’est d’abord pour ce qu'elle est. Mais il n’y a pas de fatalité. Et c'est la raison pour laquelle nous lutterons jusqu’au bout, avec une détermination de chaque instant, dans l’unité de la Nation et avec toute la force de la République.

Ce matin, je veux exprimer mon admiration et ma reconnaissance à l’ensemble des policiers et des gendarmes de France, aux policiers de Nice et à leurs camarades gendarmes qui sont venus leur prêter main forte, dans la nuit du 14 juillet dernier. Je pense, bien sûr, tout particulièrement aux policiers de la Direction départementale de la sécurité publique des Alpes-Maritimes, mais aussi aux personnels de la police municipale de Nice.

Confrontés à un attentat d’une violence inouïe, des policiers, des femmes et des hommes qui ont fait le serment de protéger les Français, ont immédiatement réagi avec un courage qui force l’admiration. Ils ont tout fait pour s’interposer, en prenant des risques énormes, mais toujours avec lucidité et sang-froid. Ce sont nos policiers qui, avec le concours de citoyens héroïques, ont arrêté la course folle du camion lancé à pleine vitesse. Ce sont nos policiers qui ont neutralisé le terroriste, avant que celui-ci ne fasse d’autres victimes.

Aujourd’hui, je veux aussi leur rendre l’hommage qu’ils méritent. Le commissaire Emmanuel GROUT aurait été fier de ses collègues. Fier de ce qu’ils ont accompli ce soir-là.

Je pense également à tous ces policiers qui n’étaient pas en service au moment du drame, mais qui sont spontanément venus apporter leur renfort à leurs collègues. Et ils ont été rejoints par les services de secours : les sapeurs-pompiers – professionnels et volontaires –, les effectifs du SAMU, les associations de protection civile, les personnels hospitaliers. Mais aussi, comme je l’ai dit, des médecins, des infirmiers ou des infirmières, de simples citoyens qui ont aidé à prodiguer les tout premiers soins. Ils étaient présents sur les lieux ou bien ont accouru, aussitôt le drame connu, peu importe : au cœur de l’horreur, c’est là une grande chaîne de solidarité et de dévouement qui a contribué à sauver des vies.

Chacun de ces héros niçois demeurera marqué à vie par ce qu’il a vu ce soir-là. Mais, en dépit du traumatisme, chacun d’entre eux a su réagir comme il le fallait. Je veux dire une fois encore que les forces de sécurité ont agi avec rigueur, avec diligence, avec courage et avec un très grand professionnalisme. Et j’imagine bien la souffrance qui est malgré tout la leur, celle de ne pas avoir pu sauver plus de vies encore. A toutes ces femmes, à tous ces hommes, nous devons un immense respect, une immense gratitude.

Face à la menace terroriste, nous savons que les forces de l’ordre se trouvent en première ligne. Depuis janvier 2015, à chaque attentat, à chaque attaque dont notre pays est l’objet, des policiers et des gendarmes prennent tous les risques pour accomplir leur mission, neutraliser les terroristes et protéger les Français. Certains d’entre eux y ont laissé la vie. Ils sont tombés en héros de la République et leur sacrifice restera à jamais gravé dans la mémoire des Français.

Depuis plus d’un an et demi, les forces de l’ordre ont payé un très lourd tribut à la lutte contre le terrorisme.

Je pense aux lieutenants Franck BRINSOLARO et Ahmed MERABET, qui ont tous deux perdu la vie en affrontant, les armes à la main, les terroristes qui, en janvier 2015, ont décimé la rédaction de « Charlie Hebdo ».

Je pense à Clarissa JEAN-PHILIPPE, jeune policière municipale de la ville de Montrouge, assassinée, le 8 janvier 2015, par un autre terroriste, au cours de la même série d’attentats qui ont alors endeuillé Paris et sa banlieue.

Je pense au commissaire Jean-Baptiste SALVAING et à sa compagne, Jessica SCHNEIDER, elle aussi fonctionnaire du ministère de l’Intérieur, sauvagement assassinés, le 13 juin dernier, à leur domicile de Magnanville, par un terroriste affilié à DAESH, au motif qu’ils étaient l’un et l’autre des serviteurs de l’Etat.

Mais je pense aussi au gardien de la paix Thierry HARDOUIN, affecté à la Préfecture de Police, à la Direction territoriale de la Sécurité de proximité, dans le département de la Seine-Saint-Denis. Dans la nuit du 13 novembre 2015, il a été abattu, avec sa compagne, à la terrasse du café « La Belle équipe », prise pour cible par les terroristes qui ont, ce soir-là, semé la mort et la désolation dans les rues de la capitale.

Nous ne les oublierons jamais, comme jamais nous n’oublierons le commissaire Emmanuel GROUT.

De ces grands policiers, tombés en martyrs de la République, nos concitoyens conserveront, avec une infinie tristesse et une éternelle reconnaissance, la belle et lumineuse mémoire.